Pierre Poupart (1866-1941)

Pierre Poupart est un modeste citoyen de la commune de Linazay, qui, dans les premières décennies du XXe siècle, a édifié de ses mains sa maison, désignée comme « chalet de Pierre », ainsi qu’une curieuse chapelle funéraire à cénotaphe, connue aujourd’hui sous le nom de « chapelle de Pierre[1] ».

Bâtisseur et sculpteur autodidacte, Pierre Poupart orne ces deux constructions d’un éclectique décor de sculptures et d’inscriptions. L’habitation étant aujourd’hui ruinée, la chapelle de Pierre reste la seule trace de cette œuvre singulière : elle constitue un élément marquant du patrimoine local, et porte le témoignage sensible du drame de la Grande Guerre.

Une vie modeste, centrée autour du territoire de la commune de Linazay

Pierre Poupart naît à Linazay le 27 janvier 1866, de Jean Poupart et Marie Guillaud[2]. Ses parents, cultivateurs, sont domiciliés au chef-lieu[3]. Pierre Poupart reçoit une éducation élémentaire à l’école communale de Linazay[4], puis il doit aider ses parents aux travaux de la ferme.

C’est un jeune homme aux cheveux châtains et aux yeux roux, de petite taille[5] et de constitution fragile. Appelé à partir de 1887 pour ses obligations militaires à Poitiers, son incorporation est en effet reportée à plusieurs reprises pour cause de « faiblesse ». Il effectue son service actif d’un an en 1889, puis il est placé dans la réserve, avant d’être réformé quelques années plus tard, pour raisons de santé[6].

De retour du service militaire, Pierre Poupart est ensuite employé à Civray, chez le docteur Arthur Descubes[7].

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Le 22 juin 1891, en l’église Saint-Hilaire de Linazay, Pierre épouse Clémentine-Éléonore Bonnet[8]. Cette jeune femme de deux ans sa cadette est originaire du hameau voisin des Maisons-Blanches, à Limalonges en Deux-Sèvres.

Le couple fonde un ménage modeste : Pierre Poupart a dû se porter garant des dettes de ses parents et travaille comme journalier. Ils s’installent en location à Bel-Air[9], hameau de la commune de Linazay composé d’un regroupement de quelques habitations, de part et d’autre de la route nationale de Paris à Bordeaux.

C’est alors que Pierre Poupart fait à son épouse une promesse : celle de construire, un jour, leur propre maison.

Mais vers 1901, face à des difficultés financières plus pressantes, le couple est contraint de partir pour une place de domestiques chez le docteur Paul Laffite à Chef-Boutonne[10]. Clémentine prend en charge le ménage et la cuisine, tandis que Pierre, employé comme palefrenier et chauffeur, conduit le docteur pour les visites aux patients. Dans un deuxième temps, le couple suit le Dr Laffite lors de son déménagement à Poitiers, mais Pierre Poupart refuse ensuite de s’exiler lorsque son employeur part cette fois vers Paris.

C’est ainsi que deux ans plus tard environ, vers 1903, Pierre et Clémentine Poupart sont de retour à Linazay ; ils s’installent à nouveau en location au hameau de Bel-Air[11].

L’œuvre de patience d’un bâtisseur autodidacte

Pierre Poupart commence alors à bâtir sa propre maison. Il l’implante sur des terres reçues en héritage[12], au lieu-dit les Aleux, en situation très isolée à l’extrémité nord-ouest de la commune de Linazay[13].

Pour ce travail de longue haleine, Pierre Poupart récupère les pierres de construction dans les champs alentour et les bâtiments en ruines. Pour le mortier, il transporte l’eau depuis le bourg de Linazay dans un tonnelet chargé sur une brouette, et part glaner le sable au bord de la route nationale. Clémentine, bien que réticente au début, contribue également aux travaux[14].

La construction s’échelonne ainsi, à quatre mains et avec des moyens rudimentaires, sur une quinzaine d’année, entre 1903 et 1918 environ.

Une fois leur domicile achevé, vers 1918-1919, Pierre Poupart se lance dans un nouveau projet : l’édification de leur chapelle funéraire. Très marqué par le conflit de la Grande Guerre, il décide de rendre hommage à ses concitoyens de la jeune génération qui n’en sont pas revenus. Il élève ainsi à l’arrière de la chapelle une tourelle-cénotaphe portant les noms des enfants de la commune morts lors du conflit. Ce mémorial est érigé quelques années avant le monument aux morts de la commune de Linazay[15].

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Après ces travaux considérables, la santé de Pierre se dégrade. Cependant, le couple continue à travailler à la journée, tout en cultivant modestement ses quelques ares. Les labours sont effectués avec un araire tiré par un âne. Aux temps des moissons, Pierre Poupart récolte les blés à la faucille et les bat sur une vieille barrique. Quatre chèvres fournissent le fromage que Clémentine part vendre au marché de Chaunay[16].

La vie sociale de Pierre Poupart reste concentrée sur le territoire de la commune et ses environs immédiats. À Linazay, il est employé comme maçon pour des travaux de construction dans le village. Il exerce également les fonctions de sacristain, et anime les jours de fêtes en jouant de la clarinette. Il apporte son pain à cuire dans un four de Traversay, et se lie d’amitié avec la famille Beau, qui réside dans ce hameau.

En 1927, à la demande du curé de Blanzay, il reçoit la médaille de Saint-Hilaire, ou diplôme des honneurs, pour ses « longs et dévoués » services auprès de la paroisse de Linazay. Cette récompense lui est décernée lors d’une cérémonie en la cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, de la main de Mgr Olivier Marie de Durfort, le 16 janvier 1927[17].

Pierre Poupart décède le 3 juillet 1941 à Linazay, à l’âge de 75 ans. Sa femme Clémentine s’installe ensuite à Traversay chez la famille Beau. Elle décède le 9 mai 1961.

Leurs corps reposent ensemble à l’abri de la chapelle bâtie par Pierre pour être leur « dernière maison ».

Régulièrement restaurée et entretenue, cette construction porte encore jusqu’à nous le message de Pierre Poupart et témoigne de son œuvre aux multiples facettes, à la fois œuvre de courage, de création et de mémoire.

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L’œuvre sculptée de Pierre Poupart

Du texte à l’image

L’œuvre sculptée de Pierre Poupart nous est connue par seulement une dizaine de pièces aujourd’hui conservées. Sculptées en volume ou en bas-relief, en pierre ou en bois, elles se caractérisent tout d’abord par l’association systématique de texte à l’image, dans la tradition de l’art religieux médiéval.

Par ces inscriptions, Pierre exprime un message porteur de valeurs, comme avec les mentions « Liberté » ou « Travail », qui s’affichaient sur les murs intérieurs du chalet de Pierre.

Parfois, le texte inscrit sert à préciser la fonction d’un lieu, « obélisque » ou « chapelle », ou à identifier le sujet, telle la mention « Eve » figurant sur le socle d’une sculpture brisée.

Le texte peut aussi être réduit à sa plus simple expression, comme dans le cas de l’initiale P, encadrée de quelques volutes végétales, utilisée comme signature dans le mur d’une maison du bourg de Linazay. À la chapelle, les inscriptions prennent une fonction mémorielle, invitant à prolonger le souvenir des personnes disparues.

Afin de s’assurer de leur lisibilité, Pierre Poupart a parfois souligné d’un trait de couleur sombre les creux de ces écritures.

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De l’imaginaire médiéval au drame de la Grande Guerre

Pierre Poupart est une personnalité originale et un homme cultivé, qui possède beaucoup de livres, et probablement aussi des revues[18].

Il y puise une inspiration éclectique, dans laquelle se croisent plusieurs thématiques.

L’univers médiéval est très présent dans son œuvre, par l’élément architectural de la tourelle, mais aussi dans ses bas-reliefs sculptés, notamment par l’emploi du motif de blason.

Dans l’armoirie à l’inscription « Liberté »[19], sur un fond d’épées entrecroisées, se détache la silhouette d’un blason, dont la forme particulière ne se rencontre pas localement[20]. Le motif intérieur de l’armoirie est imaginaire, composé d’une répétition de trois triangles surmontés d’une croix.

Pierre Poupart ponctue aussi ses représentations de références religieuses, notamment par ces symboles de croix. C’est ainsi qu’au linteau de la chapelle de Pierre est représenté un personnage en orant, agenouillé en prière au pied de la croix. Le même dessin d’un triangle surmonté d’une Croix évoque la Crucifixion sur le Mont Golgotha. Les initiales « J C » sont inscrites dans le blason au-dessus du personnage.

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Mais Pierre Poupart peut aussi se consacrer à des sujets plus légers, comme avec ces nus féminins ou ces représentations d’animaux.

À ces diverses sources d’inspiration viennent se confronter, en cette deuxième décennie du XXe siècle, les préoccupations liées au drame de la Grande Guerre.

Les récits des rescapés, le souvenir de ses jeunes concitoyens morts lors des combats, se traduisent alors par l’irruption de sujets guerriers, tels le canon autrefois inséré à la chapelle, ou les meurtrières du chalet.

Très singulières, variées par leurs dimensions, leurs formes et leurs matériaux, ces quelques pièces sculptées qui sont parvenues jusqu’à nous à travers plus de sept décennies, témoignent ainsi, par-delà une exécution parfois assez naïve, d’une inspiration très personnelle et toujours renouvelée.

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Sources

Les éléments biographiques relatés ici sont issus d’un article de Claude Rodriguès, « La vie et l’œuvre de Pierre Poupart », publié dans Le Picton, n° 17, septembre-octobre 1979.

Ils ont été complétés par un entretien avec Mme Suzanne Baudifier, dont la famille a vécu avec Clémentine Poupart à partir des années 1940. Cet entretien s’est déroulé le 27 avril 2017 à Civray. Les informations ont été vérifiées par la consultation des documents d’état-civil (archives communales), des recensements de population (Archives départementales de la Vienne et des Deux-Sèvres) et du registre matricule de Poitiers, année 1886 (Archives départementales de la Vienne).


Crédits

– Recherches historiques : Groupe Histoire de Linazay

– Texte et photographies : Isabelle Fortuné


Notes

[1] – La chapelle de Pierre fera l’objet d’un prochain article.

[2] – Jean Poupart, père de Pierre, est né à Fortran, hameau de Linazay, le 21 janvier 1834. Marie Guillaud, sa femme, est née le 12 novembre 1839.

[3] – Le foyer abrite également Marie, la sœur aînée de Pierre, et ses grands-parents maternels.

[4] – L’école communale mixte – qui deviendra école des garçons à partir de 1890 – est située route de Champagné-le-Sec à Linazay. Le livret militaire de Pierre Poupart indique un degré d’instruction de niveau 3, qui correspond à une instruction primaire – savoir lire, écrire, compter –, équivalente à un niveau de certificat d’études (sans avoir forcément obtenu ce diplôme).

[5] – Son livret militaire indique une taille d’1,59 mètre.

[6] – Dans son livret militaire, les années 1887 et 1888 portent la mention « ajourné faiblesse ». Jugé « Bon » pour le service en 1889, Pierre Poupart effectue son service actif d’un an dans le 90e régiment d’Infanterie de Poitiers, puis il est placé dans la réserve de l’armée active en 1890. En septembre 1895, il effectue une période d’exercice d’un mois avant d’être définitivement réformé en juillet 1896, pour ostéite tuberculeuse au genou. Cette maladie rare provoque une inflammation douloureuse des articulations.

[7] – Le Dr Arthur Descubes réside Grande rue à Civray, dans le recensement de 1891. Il est témoin lors du mariage de son employé.

[8] – Clémentine-Éléonore Bonnet, épouse Poupart, est née le 8 décembre 1868, de Jean Bonnet, sabotier, et de Jeanne Broussart, sans profession. Avant son mariage, elle réside à Poitiers.

[9] – Dans les recensements de la population, Pierre Poupart et sa femme sont domiciliés à Bel-Air pour les années 1896, 1906 et 1911.

[10] – Le docteur Paul Laffite est domicilié à Chef-Boutonne (Deux-Sèvres), dans le quartier de la mairie, lors du recensement de 1901.

[11] – Le foyer accueille alors également Jeanne Broussart, la mère de Clémentine.

[12] – Jean Poupart, le père de Pierre, décède le 16 août 1902 à Linazay.

[13] – C’est un territoire dédié aux terres agricoles, à proximité de la route nationale 10, desservi par un chemin reliant le bourg de Linazay à Lezay. Les habitations les plus proches sont distantes d’un km, au bourg de Linazay, et d’1,5 km au hameau de Traversay, sur la commune de Chaunay.

[14] – Clémentine trouve que cette entreprise représente trop de travail. On rapporte même qu’au début des travaux, elle détruit au fur et à mesure l’ouvrage bâti par son mari. Devant le caractère déterminé de Pierre, elle finit par céder et participer à la construction.

[15] – Le monument aux morts de Linazay est élevé en 1921, à proximité du cimetière.

[16] – Le bourg de Chaunay est distant de 5 km, en direction du nord.

[17] – Le diplôme, très endommagé, est encore conservé dans la chapelle de Pierre à Linazay.

[18] – Deux illustrations de revues encadrées décorent les murs intérieurs de la chapelle de Pierre.

[19] – Cette pièce était initialement placée au dessus de la cheminée, dans la pièce à vivre du chalet de Pierre.

[20] – Ce dessin, à trois pointes au chef, est la forme suisse des blasons.