Le chalet et la chapelle de Pierre Poupart

Le chalet de Pierre, vers 1903 – vers 1918

Dans un article précédent, nous avons relaté la vie de Pierre Poupart (1866 – 1941). Ce modeste citoyen de Linazay a partagé sa vie entre travaux des champs et des emplois journaliers comme maçon, tout en exerçant les fonctions de sacristain pour la paroisse. Bâtisseur et sculpteur autodidacte, il a consacré une quinzaine d’années à deux constructions singulières : sa maison, baptisée « chalet de Pierre », et sa chapelle funéraire.

Dans la mémoire collective transmise localement, perdure le souvenir de la maison de Pierre Poupart, avec une profusion de décor sculpté, telle une sorte de Palais idéal du facteur Cheval. Mais cet édifice est aujourd’hui très dégradé et l’ensemble des sculptures ont disparu. Nous essayons ici de restituer sa configuration d’origine[1].

Une propriété gardée par de hauts murs et deux chiens de pierre

Pierre Poupart implante sa maison au lieu-dit Les Aleux, sur la commune de Linazay. La situation est très isolée, à proximité de la route nationale 10, et distante d’un kilomètre des plus proches habitations. Avec l’aide de sa femme Clémentine, il réalise les travaux avec des matériaux glanés et des moyens rudimentaires. La construction débute ainsi vers 1903 et s’échelonne sur une quinzaine d’années.

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De hauts murs en pierre sèche délimitent la propriété, sur un terrain tout en longueur, qui s’étend sur 38 mètres de long pour une largeur de 13 mètres.
Dès l’entrée, la singularité du lieu s’annonçait par deux piliers surmontés par deux gros chiens de pierre, aujourd’hui disparus. Après avoir traversé la terrasse dallée, on accédait à la maison par une petite porte, autrefois surmontée de l’inscription : « Le chalet de Pierre ».

L’habitation était composée de deux pièces, complétées par un grenier et une cave, et des dépendances à l’arrière. La première salle, la plus vaste, au sol pavé, servait de cuisine et de salle à manger. La chambre occupait la deuxième pièce du rez-de-chaussée. Les murs étaient ornés de sculptures et d’inscriptions, comme ces devises « Travail » ou « Liberté », qui s’affichaient avec un motif d’armoirie aux épées entrecroisées. Pierre Poupart avait également sculpté le mobilier en bois, notamment un buffet bas, portant un décor de Diane chasseresse.
La tourelle abritait l’escalier exigu conduisant au grenier. L’accès à la cave, creusée sous la chambre, se faisait par un escalier extérieur.

Derrière la maison, Pierre Poupart avait lui-même foré le puits, pour l’alimentation en eau du ménage. Son emplacement est à présent masqué par une construction plus récente.
À l’extrémité nord, trois bâtiments venaient clôturer la propriété : un hangar pour entreposer le bois, une étable qui abritait l’âne et les chèvres, et un grenier, dédié au stockage de la récolte. La niche du chien prenait place sous l’escalier. Enfin, un fourneau occupait l’angle sud-est de l’enclos.

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Une tourelle aux motifs de meurtrières

L’élément le plus significatif du chalet de Pierre reste aujourd’hui la tourelle qui s’élève à l’angle nord-est de la maison. Dans sa partie supérieure, une rangée de corbeaux saillants supporte un bandeau de pierre. L’ensemble était à l’origine surmonté d’un paratonnerre, car Pierre, superstitieux, redoutait la foudre.
Pierre Poupart utilise le motif architectural de la tourelle dans ses deux constructions, le chalet et la chapelle. Cet élément témoigne d’une inspiration nourrie par l’imaginaire médiéval et l’univers des châteaux[2].

Mais les préoccupations contemporaines liées au drame de la Grande Guerre surgissent également dans la construction. En partie haute, deux pierres, percées de fentes et de trous circulaires, évoquent des meurtrières et transforment la tourelle en une sorte de poste de guet. L’inscription « Batterie n° 1 » rappelle celles de pièces d’artillerie des forts de Verdun et confirme ce rôle défensif symbolique.

 

La chapelle de Pierre, vers 1918-1919

Une fois les travaux de la maison achevés, vers 1918-1919, Pierre Poupart s’attache à un nouveau projet : l’édification d’une chapelle pour abriter la sépulture du couple.
Elle est située à une centaine de mètres en avant de la maison, du côté sud. De dimensions modestes, elle présente un simple plan rectangulaire, complété par une tourelle à l’arrière[3].

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Une chapelle funéraire, pour le repos de Pierre et Clémentine

L’édifice s’ouvre par une porte basse en bois, surmontée d’un linteau sculpté représentant un personnage en prière au pied de la Croix. Au-dessus, l’inscription « Chapelle St Pierre » propose une triple référence : au prénom de son constructeur, au matériau de sa construction, ainsi qu’à l’apôtre Pierre, traditionnellement représenté en gardien du Paradis.
Le pignon est surmonté d’une croix de pierre.

Une autre pierre sculptée, aujourd’hui déposée, figurait autrefois sur la façade : de forme circulaire, elle associe une représentation d’oiseau, portant une couronne dans son bec, aux deux prénoms des dédicataires de la chapelle, sous la forme latinisée « Pierra » et « Clémentina »[4].

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À l’intérieur, la lumière pénètre par une petite ouverture, donnant au nord. Derrière la porte, du côté gauche, se trouve un bénitier. L’autel, orné d’une simple croix en relief, occupe le mur nord.
Un bandeau saillant délimite le haut des murs, sur lesquels s’appuie la voûte, masquée par un plafond de bois peint d’une teinte bleu charrette.
C’est dans ce petit édifice à la facture sobre et soignée, sous les dalles de pierre, que Pierre et Clémentine Poupart reposent, à l’abri d’un caveau.

Devant la chapelle, des murets de pierre délimitaient autrefois un petit jardinet. À cet emplacement, la chienne a été enterrée, près d’une pierre portant l’épitaphe : « Ici repose une chienne Lionne Regrets pour ses maîtres ».

Une tourelle-cénotaphe, à la mémoire des soldats disparus

Pierre Poupart, très marqué par le drame de la Grande Guerre et le souvenir de ses jeunes concitoyens qui n’en sont pas revenus, décide de leur rendre hommage[5]. Il élève à l’arrière de la chapelle, du côté nord, une tourelle-cénotaphe qui présente cette dédicace : « Obélisque Guerre 1914 à 1918 Aux soldats morts pour la France ».

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Sur le fût de la tourelle, huit pierres portent les noms de quinze des combattants de la commune morts lors du conflit. Les pierres inscrites mesurent une vingtaine de centimètres de large, et sont encadrées horizontalement par des pierres en débord. Les noms figurent, pour certains dans une graphie approximative, en lettres majuscules, parfois suivis de l’initiale du prénom. Certains patronymes sont regroupés par deux ou trois, d’autres figurent séparément.

Nous pouvons ainsi lire, de bas en haut : « Deverge A, Merigot Et | Provost, Martin E, Moineau | Robichon, Gagnaire | Auvin | Picaud, Picaud F | Paquet, Moreau | Brunet, Cautron | Braud »[6].
La disposition des pierres inscrites et l’association des noms ne semblent obéir à aucun ordre logique, ne suivant ni l’ordre alphabétique, ni la date de décès des soldats.

Partiellement effondrée puis remontée, la tourelle de la chapelle a connu des remaniements : des pierres ont été déplacées, d’autres ont disparu. Dans sa configuration d’origine, qui nous est connue d’après une photographie de 1979, la tourelle était plus haute d’environ 1,10 mètre, avec un couronnement porté par quatre corbeaux, et surmontée d’un paratonnerre[7].

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Essai de restitution de l’état d’origine de la chapelle de Pierre, d’après deux photographies datées de 1979 et de 2015

Si l’arrangement de la partie médiane semble identique à la disposition d’origine, les parties inférieures et supérieures de la tourelle ont été bouleversées. L’inscription « Obélisque » était initialement placée en partie haute, et surmontée de deux pierres qui sont aujourd’hui manquantes.
Au pied de la tourelle, prenait place un modeste autel sur lequel s‘appuyait une sculpture demi-circulaire : elle représentait un canon, placé de manière à être orienté vers Berlin. Au-dessus, une statue du Christ était insérée dans la niche. Ces éléments sculptés ont aujourd’hui disparu.

Au fil des ans, la chapelle a fait l’objet de travaux et d’entretiens réguliers : une couverture de tuiles a ainsi remplacé la toiture initiale en tôle ; la porte en bois a été recouverte de tôle et la fenêtre protégée d’une grille. Puis en 2016-2017, les héritiers ont fait don de la chapelle de Pierre à la commune de Linazay.

 

Cet ensemble de bâtiments construits par Pierre Poupart a fortement imprégné la mémoire locale. Plusieurs générations d’habitants de la commune ont ainsi été intriguées par l’ambiance insolite des lieux. Le chalet de Pierre étant à présent dénaturé, privé de tous ses éléments sculptés, c’est la chapelle qui porte le témoignage de l’œuvre de bâtisseur et de sculpteur patiemment développée par Pierre Poupart.

La singularité de la chapelle réside surtout dans ce geste de mémoire envers les soldats disparus, initié par Pierre Poupart quelques années avant la politique d’hommage national qui se traduira par l’édification des monuments aux morts sur l’ensemble du territoire[8].
Un siècle après sa construction, cet édifice est devenu un élément marquant du patrimoine local, qui transmet jusqu’à nous les traces sensibles de la mémoire de la Grande Guerre.


Recherches historiques : Groupe Histoire de Linazay
Texte, photographies, plan : Isabelle Fortuné

 Sources :
– Claude Rodriguès, « La vie et l’œuvre de Pierre Poupart », Le Picton, n° 17, septembre-octobre 1979, p. 29-31.
– Entretien avec Mme Suzanne Baudifier, dont la famille a vécu avec Clémentine Poupart à partir des années 1940 (entretien réalisé à Civray, le 27 avril 2017).
Base de données : Mémoire des hommes, consultable en ligne.
– Registres d’état-civil et registres matricules des Archives départementales de la Vienne et des Deux-Sèvres, consultables en ligne.


Notes
[1] – Cette évocation se base sur une description des lieux par Claude Rodriguès en 1979, et les souvenirs partagés par Mme Suzanne Baudifier.
[2] – Pierre Poupart se serait inspiré d’un domaine, peut-être un château fort, qu’il aurait cherché à reproduire. Il pourrait s’agir d’une propriété côtoyée localement, ou lors des années passées au service du docteur Laffite à Chef-Boutonne et à Poitiers (vers 1901-1903). Pierre Poupart possédait également de nombreux livres et des revues, dans lesquels il a pu puiser son inspiration.
[3] – La chapelle mesure 2,50 mètres de large pour une longueur de 5,60 mètres.
[4] – La sculpture à l’oiseau mesure 34,5 cm de diamètre. Aujourd’hui brisée en cinq morceaux, elle est conservée dans les collections municipales.
[5] – Âgé de 48 ans en 1914, Pierre Poupart n’a pas participé au conflit. Il avait accompli ses obligations militaires avant d’être réformé en 1896 pour raisons de santé.
[6] –  Le monument aux morts de la commune porte les noms de dix-neuf combattants morts lors de la Grande Guerre. Les noms inscrits par Pierre Poupart correspondent, avec quelques erreurs de transcription, à quinze d’entre eux. Les quatre noms manquants figuraient probablement sur deux pierres disparues.
[7] – La tourelle de la chapelle présente un diamètre de 85 cm et une hauteur actuelle de 3,20 m. Sa hauteur initiale était d’environ 4,30 m.
[8] – Le monument aux morts de Linazay a été commandé par la municipalité en 1920-1921 et s’élevait à l’origine à l’arrière du cimetière.

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